SENTIMENT


SENTIMENT
SENTIMENT

«Le cœur a ses raisons, que la raison ne connaît point; on le sait en mille choses.» Ces mille choses sont ce que nous appelons nos sentiments. Et, comme l’exprime bien la phrase de Pascal, ceux-ci nous apparaissent à la fois comme irremplaçables et comme inexplicables. Irremplaçables, car le plus intellectualiste des philosophes doit bien admettre qu’il existe des expériences comme la joie, la révolte, l’admiration, l’amitié, l’amour, dont rien ne pourrait vraiment combler le vide laissé par leur absence. Inexplicables, car on ne peut pas analyser un sentiment, le ramener à des causes ou à des facteurs objectifs sans perdre aussitôt ce qui en fait l’essence: expliquer à une mère pourquoi elle aime son enfant, n’est-ce pas réduire cet amour à autre chose et finalement le nier?

Le problème du sentiment est que la valeur que nous lui attachons est liée à son mystère même. Aussi cette valeur apparaît-elle suspecte à beaucoup, qui préfèrent ne voir dans ces raisons du cœur que des connaissances confuses, des résidus irrationnels de l’enfance dans la vie adulte. Mais ce mépris du sentiment ne revient-il pas à mutiler l’homme d’une part essentielle de lui-même?

Qu’est-ce qu’un sentiment?

En fait, le mot «sentiment» connote des sens très divers, et les auteurs ne retiennent le plus souvent que l’un d’eux au détriment des autres. Ainsi, pour Malebranche, le sentiment est la perception confuse des choses et de soi-même; les moralistes anglais du XVIIIe siècle l’identifient avec la bienveillance, la sympathie spontanée; Théodule Ribot le confond avec l’affectivité en général en tant qu’elle rend le sujet tendancieux; Pierre Janet le réduit au contraire aux émotions fondamentales; Alain exalte le sentiment en en faisant le «serment», l’acte par lequel la volonté assume les passions et les transfigure. Si chacun de ces auteurs a raison dans ce qu’il dit, il n’en reste pas moins qu’ils parlent tous d’autre chose, faute d’avoir accepté au départ l’ambiguïté foncière du mot «sentiment». C’est de cette dernière qu’on partira, pour tenter d’abord d’en dégager les diverses significations et d’en découvrir ensuite le foyer commun.

Le sentiment est avant tout l’acte et le résultat du sentir , lequel désigne la prise de conscience immédiate, sans intermédiaire, sans distance, des choses et de nous-même; l’objet du sentiment est toujours ce qui nous «touche». À partir de là, sentiment signifie conscience , comme l’indique l’expression «perdre le sentiment»; les malades de Janet (dépressifs ou schizophrènes) qui ont perdu le sens du réel sont en réalité des malades du sentiment: «Le malheur de ma vie, dit Flore dans ses états de vide, c’est que je n’aime plus personne; le jour où j’aimerai de nouveau, je serai guérie.» Ils savent que le monde existe, que les autres existent, ils ne sentent plus leur présence, elle ne les touche plus. Plus précisément, sentiment signifie croyance , assentiment: «tel est mon sentiment», dit-on pour souligner qu’on assume totalement l’idée qu’on exprime, qu’on la porte avec son corps et ses mouvements les plus intimes. Le sens d’intuition , de «pressentiment» est un peu différent; on retrouve ici le «cœur» de Pascal, cette évidence indiscutable bien qu’indémontrable; en fait, tout sentiment (expérience esthétique, honte, amitié) comporte ce caractère de révélation immédiate qui n’admet aucun pourquoi. Sentiment signifie aussi impression , état affectif; c’est encore l’intuition, mais en tant qu’elle nous affecte: un sentiment de gêne, de dégoût, de bien-être; en réalité, tout sentiment s’oppose à la connaissance «froide»; sentir l’ambiance d’une salle n’est pas en faire l’inventaire; aimer une sonate n’est pas savoir qu’elle est belle. Un autre sens apparaît avec celui d’élan , qui souligne non plus l’état mais l’énergie affective, comme l’indique le mot «ressentiment»; en fait, tout sentiment, depuis la crainte jusqu’à l’amour, est un mobile qui pousse à agir. D’une façon plus restreinte, sentiment signifie affection ; on le confond soit avec la tendresse (éprouver un sentiment pour...), soit avec la bonté, comme dans l’expression populaire «ne pas faire de sentiment»; ainsi se comprend l’idée que tout sentiment comporte un fond de générosité qui fait obstacle aux froids calculs de la raison, idée qu’on retrouve dans toutes les morales du sentiment. Enfin, sentiment signifie une manière d’être au monde à la fois totale et durable, comme l’amour; mais même les sentiments les plus éphémères, telles la crainte, l’inquiétude, la joie, se présentent comme ce qui transforme notre rapport au monde, ce qui donne un sens à notre existence.

Comme toutes ces significations interfèrent, il est possible de trouver un noyau qui leur est commun; il suffit de poser que tout sentiment est un «sentir», un mode de la conscience dont on peut saisir maintenant l’intentionnalité.

Le sentiment est d’abord conscience d’une présence, d’un «il y a». La raison fournit des lois, c’est-à-dire des possibles, des relations, des essences. Le sentiment nous fait «toucher» l’existence, ce qu’il y a de non déductible dans une expérience: non pas la loi de la chute des corps, mais «je tombe»; non pas le tableau clinique d’une maladie, mais «j’ai mal». Malebranche opposait ainsi à Descartes que, si l’entendement comprend les essences, seul le sentiment me révèle mon existence; le cogito n’est pas une idée claire; il me révèle que je suis, non ce que je suis.

C’est, en deuxième lieu, la conscience d’une valeur qui apparaît dans le sentiment: cette présence n’est pas neutre; elle a pour moi un sens positif (joie, admiration, amour) ou négatif (peine, aversion, mépris). L’existence d’une chose pour nous est proportionnelle à la valeur que nous lui attribuons: «Les individus sont réels dans la mesure où nous les aimons ou nous les haïssons», dit Pierre Janet, et le sentiment du vide qu’il décrit est en fait la conscience douloureuse que les choses n’ont plus d’importance pour nous. L’indifférence elle-même n’est pas une absence de sentiment; quand je dis: «ça m’est égal», «il m’est indifférent», j’affecte le refus, spontané ou forcé, d’une valeur qu’on voudrait que j’adopte. L’indifférence, c’est déjà le mépris.

Le sentiment implique enfin la conscience d’un engagement: il y a quelque chose à faire, ou à fuir. La crainte ne signifie pas «c’est dangereux», mais «évitons»; la révolte n’est pas la simple conscience de l’injustice, mais du fait que «c’est trop injuste, on ne peut pas laisser passer cela!». La conscience morale n’est pas la contemplation du bien, mais le sentiment de «ce qui est bon en soi pour moi» (Scheler). Tout sentiment nous presse d’agir sans délai. Certains se sont appuyés sur cette générosité foncière du «cœur», du thumos , pour en faire le principe de toute la morale. D’autres repoussent l’appel du sentiment comme aveugle, irrationnel. C’est encore le reconnaître: si Kant fonde la morale sur l’impératif catégorique de la raison et refuse au sentiment d’être un principe éthique, n’est-ce pas au fond parce que tout sentiment s’affirme, lui aussi, comme un impératif catégorique? Et les sentiments esthétiques eux-mêmes n’y font pas exception. Le beau n’est pas ce qui plaît, mais ce qui arrête, disait Alain: l’invite à suspendre l’action et l’agitation pour contempler une autre existence, une autre valeur, un autre bonheur.

Le sentiment, sous toutes ses formes, est toujours la conscience immédiate d’une existence dont la valeur nous engage d’une certaine manière.

Le sentiment est-il spécifique?

Une telle définition ne dit pas si le sentiment existe vraiment comme tel, ou si l’on ne peut pas le réduire à autre chose. C’est ce qu’ont tenté la plupart de ceux qui ont prétendu l’expliquer.

Les intellectualistes ramènent ainsi le sentiment à la connaissance. Il n’est, pour Leibniz, qu’une représentation confuse; ainsi, le plaisir d’entendre la musique n’est que la représentation confuse des rapports mathématiques qui en sous-tendent l’harmonie. J. F. Herbart et son école font du sentiment l’accord ou le désaccord entre nos idées; je suis joyeux si l’idée de la venue d’un ami est confirmée par un télégramme, en colère si mon idée s’oppose à celle que je prête à mon adversaire, etc. On pourrait objecter à Leibniz que le plaisir de sentir la musique est hétérogène à celui de la comprendre, que la raison n’épuisera jamais ce que donne le sentiment et que ce dernier n’est donc pas un moins , mais un plus . Quant à Herbart, il est facile de voir qu’il se donne ce qu’il prétend expliquer: le télégramme ne me rend joyeux que parce que l’idée de la venue de l’aimé ne m’était pas indifférente; l’idée de mon adversaire m’irrite parce qu’il est mon adversaire, etc. Le sentiment est autre chose que la connaissance.

Cet «autre chose», certains l’ont attribué au corps. Ainsi Ribot écrit: «Les sentiments ne sont plus une manifestation superficielle; ils ont leur racine dans les besoins et les instincts, c’est-à-dire dans les mouvements. La conscience ne livre qu’une partie de leur secret, il faut descendre au-dessous d’elle.» Si l’on admet que le sentiment exprime l’unité de la personne, l’on admet aussi que le corps est présent dans tous nos sentiments, même les plus «spirituels»: on sent «avec ses entrailles», ou l’on ne sent rien. Toutefois, à en croire Pierre Janet, on remarque les mêmes mouvements corporels dans les sentiments les plus différents, ce qui rabaisse singulièrement les prétentions scientifiques de la théorie physiologique. D’autre part, cette théorie confond le sentiment avec l’émotion ; or celle-ci est une crise soudaine, alors que le sentiment est une conduite durable: on dit qu’une émotion est plus ou moins «violente», un sentiment plus ou moins «profond» (et profondeur veut dire ici durée). Ce qui signifie qu’un même sentiment donne lieu aux mouvements les plus variés (rougir, pâlir, etc.) et qu’il les thématise comme les actes d’un seul et même drame.

Une troisième théorie explique le sentiment non plus par le corps mais par l’inconscient. Pour Freud, nos sentiments conscients ne sont pour la plupart que nos sentiments apparents et leur sens réel est caché à la conscience elle-même. Le sentiment est bien un drame, mais dont le plus clair se joue dans les coulisses. À l’opposé, Sartre, pour sauver l’unité du «pour-soi», rattache tout sentiment, même inconscient en apparence, à la conscience et à la liberté; il réduit alors l’inconscient à une mauvaise foi envers soi-même, à un refus de s’avouer ce qu’on est. Mais le sentiment vécu n’est-il pas justement ce qui dépasse l’alternative entre inconscient et liberté, entre chose et sens? Tout sentiment est inconscient en ce qu’il se rattache à mon corps, mes habitudes, mon milieu, mon histoire et qu’il comporte de ce fait une part de passivité obscure, de «passion». Mais tout sentiment est également «senti»; il est un sens offert à ma conscience, une question posée à ma liberté. Le réduire soit à des pulsions ou à un «langage inconscient», soit à un libre choix, c’est en méconnaître la nature, qui est d’être un mixte entre le moi et le monde, entre l’âme et le corps, un mixte dont toute l’existence est dans la signification.

Descartes est peut-être celui qui a le mieux montré ce statut à part du sentiment qui est tout à la fois clair et confus. Clair, car j’éprouve sans conteste que je souffre ou que j’aime. Confus, car cette expérience n’a jamais la transparence de l’idée «distincte», celle dont on peut analyser tous les composants: «Sentir la douleur, dit Malebranche, c’est se sentir malheureux, sans savoir bien ni ce qu’on est, ni quelle est cette modalité de notre être qui nous rend malheureux.» À quoi fait écho Jules Lachelier: «La connaissance de ma douleur n’est pas douloureuse, mais vraie.» Le sentiment est donc aussi inanalysable qu’indubitable pour celui qui le vit. Comme l’a montré Bergson, quand on sent un effort croître en intensité – par exemple en serrant de plus en pus fort un objet entre ses doigts –, on ne sait pas réellement ce qu’on sent, c’est-à-dire le fait qu’on contracte progressivement un plus grand nombre de muscles, depuis les doigts jusqu’à la face et à la poitrine.

Ce statut du sentiment est d’autant plus vrai que celui-ci me donne indiscernablement la chose et moi-même. On le voit déjà avec la douleur; la repasseuse de Degas sent la température du fer en le plaçant contre sa joue; si le fer était brûlant, elle ne sentirait plus le fer, mais sa joue! Les sentiments profonds sont encore plus subjectifs, en ce qu’ils intéressent non plus tel organe mais le corps, non plus tel objet mais le monde. «J’entends vibrer ta voix dans tous les bruits du monde», chante Eluard. La subjectivité du sentiment est cette manière de voir le monde en fonction de nous-même, de le structurer spontanément selon nos projets ou nos déceptions. L’espace du sentiment n’est plus le milieu homogène de la physique; il est centré, valorisé, comme le terrain de jeu pour le sportif ou, pour l’amoureux, le «haut lieu» où vit sa bien-aimé: «L’amour, c’est l’espace et le temps rendus sensibles au cœur», disait Proust.

Cette confusion est-elle l’indice que le sentiment n’est autre qu’une illusion, que la raison se doit de dissiper? Si l’on admet que le sentiment est l’objet de tous les arts, que ce sont nos sentiments que nous dansons, chantons, peignons, disons, il faudrait admettre alors que l’art n’est qu’un jeu vain et sans objet. En fait, tout sentiment se présente d’emblée comme un sens, le sens de mon rapport au monde; l’angoisse, c’est la conscience de mon existence comme «totalité menacée» (P. Ricœur); l’amour est la conscience de mon existence comme dépendant totalement de celle d’un autre, sans qui ma vie serait incomplète, «dépareillée», car, comme disait Descartes, je ne suis plus qu’une partie d’un tout. Ce sens n’est-il qu’un faux sens?

Valeur et vérité du sentiment

Dans quelle mesure pouvons-nous nous fier à nos sentiments, discerner leur valeur positive?

À l’encontre des psychologues, qui font du sentiment le reflet passif d’ébranlements intellectuels ou corporels, «une image dans une glace», Pierre Janet a voulu donner une interprétation fonctionnelle du sentiment, qu’il définit comme une réaction utile, une conduite secondaire qui vient modifier la conduite primaire pour l’adapter. Ainsi, le sentiment de l’effort n’est pas le reflet passif de la peine, c’est une conduite secondaire qui permet d’activer une conduite difficile et hésitante en sélectionnant ce qui la favorise. La fatigue, loin d’être la conscience de l’épuisement, est une conduite de «freinage» qui permet de stopper l’acte avant l’épuisement en lui substituant une conduite plus «récréative». La joie, c’est la conduite de triomphe, de gaspillage, dont la fonction est de supprimer la tension en dépensant le surplus d’énergies qu’on avait mobilisées pour atteindre le succès. Le sentiment serait donc une conduite d’adaptation des conduites primaires.

Cette théorie reste ambiguë, d’autant que Janet l’éclaire surtout par des exemples pathologiques où l’on voit mal l’adaptation. Cependant, même chez l’homme normal, cette adaptation reste grossière: la fatigue peut empêcher aussi le travail utile, la crainte n’est pas toujours le commencement de la sagesse, etc. Surtout, que vaut cette idée d’adaptation, que les psychologues ont empruntée à la biologie et à l’industrie pour en faire leur norme souveraine? L’homme le plus parfaitement adapté serait celui qui n’éprouverait ni enthousiasme ni indignation, qui ne «se frapperait de rien». Cet homme serait-il encore un homme?

On se demande quelle est la valeur du sentiment. Mais celui-ci se donne toujours comme sentiment d’une valeur, et c’est peut-être par là qu’il faut l’apprécier, au lieu de lui chercher une justification externe. Car tout sentiment est révélation immédiate d’une valeur; même les sentiments négatifs ne se comprennent que par référence à la valeur dont ils attestent l’absence: le mépris est une admiration refusée, la révolte contre l’injustice n’est possible que parce que nous avons déjà le sentiment de la justice. Mais, dirat-on, le sentiment n’est-il pas trompeur? Il l’est. Et d’autant plus qu’il se prétend infaillible, qu’il ne donne pas ses lettres de créance. Mais, après tout, la science elle-même peut se tromper. Disons que le sentiment joue le même rôle que l’expérience dans la science. Il est l’expérience des valeurs, une expérience sans laquelle la raison n’aurait rien sur quoi raisonner. Nous sommes souvent fascinés par de fausses valeurs, une beauté qui n’est que clinquant, un devoir moral qui n’est que conformisme, une justice qui n’est que haine; il reste que, vraie ou fausse, la valeur n’est donnée que dans le sentiment. C’est là qu’il est irremplaçable.

On le voit encore en confrontant le sentiment avec la passion, qui en est à la fois le paroxysme et la négation, la «passion» étant entendue ici dans son sens passionnel . La passion est servitude; on la subit, non pas certes comme une contrainte extérieure, mais comme un destin: «Ma passion, c’est moi, et c’est plus fort que moi» (Alain). Le sentiment est libre: non pas certes voulu, choisi, ce qui voudrait dire insincère, mais assumé par celui qui l’éprouve. L’amour passionnel est celui qui vous emporte malgré vous, dont vous souffrez ou dont vous avez honte; l’amour-sentiment est à la fois celui qu’on ressent et celui qu’on assume. La passion se donne, elle aussi, comme un sens, mais elle est fanatique, exclusive, idolâtre: «On n’aime plus personne quand on aime» (Proust); en fait, cette idéalisation fanatique de l’être aimé, cette «cristallisation», cette idolâtrie n’est pas tant une preuve d’amour que d’égocentrisme et de folie. L’amour vrai ne consiste pas à se projeter soi-même dans l’autre, mais à découvrir l’autre dans l’autre, son visage unique et irremplaçable: «Ce qui d’abord dans cette femme t’avait séduit n’existe pas, mais, le mirage détruit, l’amour s’attache. À force de t’avoir aimée pour ce que tu n’étais pas, j’ai appris à te chérir pour ce que tu es. Tu n’as plus besoin d’être un autre pour que je t’aime» (François Mauriac).

À une époque d’interrogation radicale sur l’homme, ne peut-on dire que le sentiment exprime l’homme total? Non pas l’être déchiré de la passion, mais l’homme qui a réconcilié sa spontanéité et sa volonté; non pas le pur sujet de la connaissance et du langage – qui à la limite pourraient bien se passer de sujet –, mais l’être vulnérable et engagé dont aucun langage ne peut totalement dévoiler le sens; non pas l’individu enfermé dans sa subjectivité, mais l’homme exposé au monde et confronté aux autres. Plus originaire que tout discours, le sentiment est l’«antérationnel». Il n’est pas pour autant l’antirationnel, puisque sans lui, sans notre angoisse, notre révolte, notre amour, aucun discours n’aurait de sens pour nous.

S’il est vrai que l’homme se distinguera toujours du plus parfait des ordinateurs, ce n’est pas par le fait de raisonner, mais de sentir. Sans le sentiment, aucune question ne serait posée , aucun mobile ne serait donné pour apprécier, pour préférer, pour agir. «La raison n’a jamais que de la lumière; il faut que l’impulsion lui vienne d’ailleurs», disait Auguste Comte. Mais il ajoutait, ce qui marque à la fois la valeur et la limite du sentiment: «Si le cœur doit toujours poser les questions, c’est toujours à l’esprit qu’il appartient de les résoudre.»

sentiment [ sɑ̃timɑ̃ ] n. m.
• 1314, réfect. de sentement (1190); de sentir
I
1Vx Sensation, sensibilité (1o). « Elle était sans sentiment et presque sans vie » ( Diderot).
2Chasse Odorat ou odeur des bêtes.
IIMod.
1Conscience plus ou moins claire, connaissance comportant des éléments affectifs et intuitifs. impression. Avoir, éprouver un sentiment de solitude, d'impuissance. « Le sentiment momentané de mon isolement ne m'accablait plus » (Lamartine). (Avec l'inf.) Elle avait le sentiment d'avoir bien fait. (Avec que et l'indic.) J'ai le sentiment qu'il fait fausse route.
2Capacité de sentir, d'apprécier (un ordre de choses ou de valeurs). instinct, 1. sens. Le Français « n'a nullement le sentiment des arts; [...] il a celui [...] du comique » (Stendhal).
3Littér. Jugement, opinion qui se fonde sur une appréciation subjective (et non sur un raisonnement logique). avis, idée, point de vue. « Si j'avais exposé mon sentiment sur ce problème » (Duhamel). C'est aussi mon sentiment.
IIICour.
1État affectif complexe, assez stable et durable, lié à des représentations. émotion, passion. Sentiment et sensation. Éprouver un sentiment vague, indéfinissable. Manifester, exprimer ses sentiments. « un sentiment naît, grandit, s'épanouit, se dessèche comme une plante » (Bourget). « ces sentiments purs qui assurent l'intégrité des êtres et des cités, l'estime, le mépris, l'indignation, l'admiration » (Giraudoux). Sentiment religieux, esthétique, patriotique. Les grands sentiments (souvent iron.). « C'est avec les bons sentiments qu'on fait la mauvaise littérature » (A. Gide).
Spécialt Amour. « personne ne pourra vous apporter un sentiment pareil au mien, aussi profond » (Martin du Gard). « Elle partage mes sentiments » (Bloy ). Loc. (souvent iron.) Ça n'empêche pas les sentiments, ça ne veut pas dire qu'il n'y ait pas d'affection.
Les sentiments : les sentiments généreux, les inclinations altruistes. « Dans ce monde égoïste [...] on ne fait pas son chemin par les sentiments » (Balzac).
(Dans les formules de politesse) L'expression de mes sentiments respectueux, distingués, dévoués. Avec mes meilleurs sentiments.
2Absolt Le sentiment : la vie affective, la sensibilité, par opposition à l'action, à la raison. « La femme vit par le sentiment » (Balzac).
Fam. Démonstrations sentimentales. Pas tant de sentiment ! Tu ne m'auras pas au sentiment. Loc. Faire du sentiment : mêler des éléments affectifs à une situation où ils n'ont pas à intervenir. Fam. Il nous le fait (ou la fait) au sentiment.
Expression de la sensibilité. Elle a chanté avec beaucoup de sentiment.

sentiment nom masculin (de sentir) Connaissance plus ou moins claire, donnée d'une manière immédiate : Avoir le sentiment qu'on se trompe. Opinion, avis que l'on a sur quelque chose : Je ne partage pas votre sentiment sur ce point. État affectif complexe et durable lié à certaines émotions ou représentations : Le sentiment religieux. Penchant bon ou mauvais : Avoir des sentiments nobles. Disposition à être facilement ému : Cet homme agit trop par sentiment. Littéraire. Amour : Partage-t-elle le sentiment que vous avez pour elle ? À la chasse, odeur qui provient des animaux et qui révèle leur présence, leur proximité ou leur passage. ● sentiment (citations) nom masculin (de sentir) Jean Anouilh Bordeaux 1910-Lausanne 1987 Ce sont toujours nos bons sentiments qui nous font faire de vilaines choses. Ardèle ou la Marguerite, le comte La Table Ronde Marcel Aymé Joigny 1902-Paris 1967 Dès qu'on s'écarte de deux et deux font quatre, les raisons ne sont que la façade des sentiments. Uranus Gallimard Honoré de Balzac Tours 1799-Paris 1850 Nos sentiments ne sont-ils pas, pour ainsi dire, écrits sur les choses qui nous entourent ? La Bourse Honoré de Balzac Tours 1799-Paris 1850 Les sentiments nobles poussés à l'absolu produisent des résultats semblables à ceux des plus grands vices. La Cousine Bette Henri Bergson Paris 1859-Paris 1941 L'art vise à imprimer en nous des sentiments plutôt qu'à les exprimer. Essai sur les données immédiates de la conscience P.U.F. Denis Diderot Langres 1713-Paris 1784 Notre véritable sentiment n'est pas celui dans lequel nous n'avons jamais vacillé, mais celui auquel nous sommes le plus habituellement revenus. Entretiens André Gide Paris 1869-Paris 1951 Dans le domaine des sentiments, le réel ne se distingue pas de l'imaginaire. Les Faux-Monnayeurs Gallimard André Gide Paris 1869-Paris 1951 J'ai écrit, et je suis prêt à récrire encore ceci qui me paraît d'une évidente vérité : « C'est avec les beaux sentiments qu'on fait de la mauvaise littérature. » Je n'ai jamais dit, ni pensé, qu'on ne faisait de la bonne littérature qu'avec les mauvais sentiments. Journal Gallimard Francis Jammes Tournay, Hautes-Pyrénées, 1868-Hasparren, Pyrénées-Atlantiques, 1938 Et si tu n'as pas vu ce joli sentiment que Zénaïde Fleuriot a nommé l'amour, je te l'expliquerai lentement, lentement. Le Deuil des primevères Mercure de France Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux Paris 1688-Paris 1763 Il n'y a que le sentiment qui nous puisse donner des nouvelles un peu sûres de nous. La Vie de Marianne Paul Morand Paris 1888-Paris 1976 Académie française, 1968 L'amour n'est pas un sentiment, c'est un art. Isabeau de Bavière Gallimard Évariste Désiré de Forges, chevalier puis vicomte de Parny île Bourbon, aujourd'hui la Réunion, 1753-Paris 1814 Académie française, 1803 La voix du sentiment ne peut nous égarer, Et l'on n'est point coupable en suivant la nature. Élégies Marcel Proust Paris 1871-Paris 1922 En amour, il est plus facile de renoncer à un sentiment que de perdre une habitude. À la recherche du temps perdu, la Prisonnière Gallimard Raymond Queneau Le Havre 1903-Paris 1976 L'humour est une tentative pour décaper les grands sentiments de leur connerie. Les Œuvres complètes de Sally Mara Gallimard Jeanne-Marie ou Manon Phlipon, Mme Roland de La Platière Paris 1754-Paris 1793 Quel dommage que les sentiments ne soient pas des preuves ! Lettre, à Sophie Cannet Jean-Jacques Rousseau Genève 1712-Ermenonville, 1778 Si c'est la raison qui fait l'homme, c'est le sentiment qui le conduit. Julie ou la Nouvelle Héloïse Marie de Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné Paris 1626-Grignan 1696 Il n'y a aucune expérience de physique qui soit plus amusante que l'examen, et la suite, et la diversité de tous nos sentiments. Correspondance, à Mme de Grignan, 23 octobre 1680 saint Bonaventure [Giovanni Fidanza] Bagnorea, aujourd'hui Bagnoregio, Toscane, 1221-Lyon 1274 Où l'intelligence ne pénètre pas, le sentiment va. Quia ibi non intrat intellectus, sed affectus. Collationes in Hexaëmeron, coll. 2, n. 32 — V, 342sentiment (expressions) nom masculin (de sentir) Faire du sentiment, se laisser influencer par des aspects affectifs. ● sentiment (synonymes) nom masculin (de sentir) Connaissance plus ou moins claire, donnée d'une manière immédiate
Synonymes :
Opinion, avis que l'on a sur quelque chose
Synonymes :
- idée
- vue
État affectif complexe et durable lié à certaines émotions ou...
Synonymes :
Disposition à être facilement ému
Synonymes :
- affectivité
- sensibilité
Contraires :
- indifférence
- insensibilité
Littéraire. Amour
Synonymes :
À la chasse, odeur qui provient des animaux et qui...
Synonymes :

sentiment
n. m.
d1./d Tendance affective relativement durable, liée à des émotions, des représentations, des sensations; état qui en résulte.
|| Absol. Ensemble des phénomènes affectifs.
Fam. Faire du sentiment: manifester une sentimentalité hors de propos.
Tu ne m'auras pas au sentiment, par des démonstrations sentimentales.
d2./d état affectif d'origine morale. Avoir le sentiment de l'honneur.
|| Plur. (Dans des formules de politesse.) Veuillez agréer l'expression de mes sentiments distingués.
d3./d Dispositions altruistes.
d4./d Connaissance intuitive. Avoir le sentiment de son infériorité. J'ai le sentiment d'être observé, que je suis observé.
d5./d Litt. Faculté d'apprécier (qqch). Avoir le sentiment de la nature.
d6./d Litt. Opinion. Quel est votre sentiment sur sa conduite?

⇒SENTIMENT, subst. masc.
I. — Domaine des sens (excepté la vue et l'ouïe)
A. — Vieilli. Faculté de sentir, de percevoir une sensation. Des expériences directes (...) ont prouvé que le cerveau, la moelle allongée, la moelle épinière et les nerfs, sont (...) les principaux organes du sentiment (CABANIS, Rapp. phys. et mor., t. 1, 1808, p. 54).
P. méton. [Suivi d'un compl. du n.] Sensation. Sentiment de douleur, d'engourdissement. En sortant du bain j'ai eu un léger sentiment de froid, et je me suis mis au lit (MAINE DE BIRAN, Journal, 1816, p. 157). Appliquée contre le palais, la langue n'est en contact avec aucun corps qui puisse y produire un sentiment de saveur (BICHAT, Rech. physiol. vie et mort, 1822, p. 195).
En partic. Conscience que l'on a de soi et du monde extérieur. L'excès de la douleur et de l'épouvante m'anéantit et m'ôta le sentiment de ce qui se passait autour de moi. Je ne retrouve le souvenir qu'à dater de plusieurs jours après (SAND, Hist. vie, t. 2, 1855, p. 233).
Loc. Être privé de sentiment, être sans sentiment. Être dans un état d'inconscience. L'apoplexie est cet état où les malades tombent dans le sommeil le plus profond, sans sentiment, sans mouvement, quoique les fonctions vitales ne soient point interrompues, et même semblent se faire avec plus de force (GEOFFROY, Méd. prat., 1800, p. 462).
B. — CHASSE. Faculté développée chez les chiens de chasse de percevoir l'odeur émise ou laissée par le gibier. Avoir le sentiment très fin. Les chiens, que le sol ne favorisait pas, perdraient le sentiment, avec le fumet de tout cela (LA VARENDE, Trois. jour, 1947, p. 15).
P. méton. Odeur émise par un animal de chasse, et en partic., traces de cette odeur persistant sur l'itinéraire de l'animal (sol, branches, eau). Votre cerf suit l'eau pour effacer sa voie et il marche dans le sens du vent pour que le vent entraîne son sentiment en avant de lui (DRUON, Chute corps, 1950, p. 24). [Les chiens] parurent, fouineurs et le nez au sol (...) flairèrent les pierres, la rocaille du chemin, froide et sans sentiment (VIALAR, Rendez-vous, 1952, p. 157).
II. — Domaine de l'intellect., de l'intuition
A. — Connaissance, conscience plus ou moins claire que l'on a de quelque chose. Avoir le sentiment de sa puissance, de son néant, de son isolement. Je ne sais comment j'eus le sentiment de son ironie, de mon insuffisance, de quelque chose de manqué. La réaction cuisante de l'échec se produisit en dessous (JOUVE, Scène capit., 1935, p. 201):
1. Cette fois, la femme (...) répondit: — Pas d'enfant! C'est notre affaire ! Et vous, le père, pourquoi donc que vous n'en aviez qu'un ? Le père ne répondit pas. La fille eut le sentiment obscur du sacrilège qu'elle venait de commettre. Elle rougit. Ils se considérèrent l'un l'autre, gênés par le reproche et par l'aveu que leur silence prolongeait...
R. BAZIN, Blé, 1907, p. 100.
Loc. verb. Avoir le sentiment. Avoir l'impression.
♦ [Suivi d'une infinitive] Avoir le sentiment d'avoir manqué à son devoir; avoir le sentiment de reconnaître qqn; avoir le sentiment d'être sacrifié aux autres. Je suis très troublé... J'ai le sentiment de ne pas avoir fait pour cette jeune fille ce que je devais faire (PAILLERON, Monde où l'on s'ennuie, 1869, II, 2, p. 109).
♦ [Suivi d'une complét.] Avoir le sentiment qu'on se sert de soi; avoir le sentiment que son projet échouera. Si mon livre peut les (...) aider, j'aurai le sentiment qu'il n'aura pas été absolument inutile (M. BLOCH, Apol. pour hist., 1944, p. XVII).
En partic. Perception de Dieu par la foi, l'intuition mystique. Je sais maintenant parler de Dieu (...). À ces mots qui peignaient d'une manière si touchante les premières émotions d'une âme qu'une parole toute-puissante venait de rendre au sentiment de Dieu et d'elle-même, Élisabeth vit bien que Dieu avait agi miraculeusement par son entremise (MONTALEMBERT, Ste Élisabeth, 1836, p. 248).
ESCR. Sentiment du fer. ,,Instinct qui caractérise l'escrimeur expérimenté, qui lui donne une sorte de divination dès le contact de la lame ennemie`` (Sports Mod. Illustr., 1906 ds PETIOT 1982). Le sentiment du fer permet de percevoir ou de varier l'intensité des actions (THIRIOUX, Escrime Moderne, 1970, ds PETIOT 1982). HIPP. Sentiment du cheval. ,,Qualité du cavalier qui lui permet de juger de l'état, des qualités, du degré de soumission du cheval`` (ST-RIQUIER-DELP. 1975).
B. — Faculté de sentir, de comprendre ou d'apprécier un certain ordre de choses, de valeurs. Sentiment de la famille, de la justice, de la nature, de la patrie, de la propriété, de la réalité; sentiment de l'égalité (des hommes), de l'honneur, de l'humanité, de l'ordre; sentiment du beau, du bonheur, du devoir, du droit; sentiment des convenances, des responsabilités, des arts; sentiment littéraire, linguistique, musical, religieux. J'ai pris un volume de Musset. (...) dès les premiers vers, je frissonnais, et parfois même des larmes s'échappaient de mes yeux. (...) le sentiment poétique s'est réveillé en moi, avec un torrent de pleurs délicieux (MARTIN DU G., Thib., Cah. gr., 1922, p. 623). Tout la choquait, de ce qui marquait sa situation, sa fortune, et les questions de préséance (...). Ma grand'mère (...) gardait un vif sentiment des hiérarchies (GIDE, Si le grain, 1924, p. 364).
C. — Vieilli ou littér. Manière de penser, d'apprécier, propre à une personne. Synon. avis, idée, jugement, opinion, point de vue. Exposer son sentiment sur qqc.; revenir sur son sentiment; partager les sentiments de; être du même sentiment que; changer de sentiment; selon mon sentiment. J'ai une de ces Nouvelles en manuscrit; je vous l'apporterai à ma première visite, et vous m'en direz votre sentiment (RESTIF DE LA BRET., M. Nicolas, 1796, p. 13). Joseph prononça quelques paroles qu'il pensait des plus aimables et qui étaient, au sentiment de Suzanne, terriblement maladroites (DUHAMEL, Suzanne, 1941, p. 206).
En partic. Manière de penser, propre à un groupe, à un peuple. Synon. opinion. Sentiment populaire. Il y aurait une révolte du sentiment général devant cette application rigoureuse des données les plus rationnelles (VALÉRY, Variété III, 1936, p. 215). Le sentiment public est que (...) la France est menacée de déclin et qu'elle se défend mal contre ce déclin (REYNAUD, 1953 ds Doc. hist. contemp., p. 190).
III. — Domaine de l'affectivité
A. — 1. État affectif complexe, assez stable et durable, composé d'éléments intellectuels, émotifs ou moraux, et qui concerne soit le « moi » (orgueil, jalousie...) soit autrui (amour, envie, haine...). Chacun peut devenir gentleman, (...) la vraie noblesse est dans le caractère, dans le mérite personnel, dans la distinction morale, dans l'élévation des sentiments et du langage, dans la dignité de la vie et le respect de soi-même (...). On naît riche, noble, mais on ne naît pas gentleman (AMIEL, Journal, 1866, p. 222). Quand il avait pris possession de la terre ancestrale, puis à la naissance de son fils, un sentiment de durée, de plénitude, l'avait pénétré jusque dans sa substance même: la force tranquille de l'arbre qui, à chaque jour, à chaque heure, à chaque instant, enfonce ses racines plus avant dans le sol (GUÈVREMONT, Survenant, 1945, p. 94).
SYNT. a) Sentiment d'admiration, d'aisance, d'amertume, d'amitié, d'amour-propre, d'angoisse, d'effroi, d'enthousiasme, d'estime, d'horreur, d'humiliation, d'inquiétude, de joie, de pitié, de plaisir, de pudeur, de rancune, de résignation, de tendresse, de triomphe. b) Sentiment absolu, agréable, affreux, bizarre, confus, délicieux, enfantin, excessif, exquis, féminin, filial, fort, fugitif, furieux, généreux, impérieux, inconnu, indéfinissable, intérieur, maternel, masculin, mauvais, mystérieux, noble, obscur, paternel, profond, passionné, pur. c) Sentiments partagés par un groupe ; sentiments civiques, collectifs, patriotiques, politiques, nationaux. d) Désordre, exagération, droiture, noblesse, violence de(s) sentiments. e) Analyser, cacher, exacerber, exprimer, faire éclater ses sentiments; revenir à de meilleurs sentiments; être blessé dans ses sentiments; être la proie de sentiments contraires; être dominé par ses sentiments; être maître de ses sentiments.
Loc., p. iron. Ça n'empêche pas les sentiments. Cela n'exclut pas des sentiments affectueux, malgré un contexte cynique ou intéressé. Les républiques bannissent Eschyle, proscrivent le Dante, décapitent André Chénier. En république, voyez-vous, on a bien autre chose à faire que d'avoir du génie! On a tant d'affaires sur les bras, vous comprenez. Mais cela n'empêche pas les sentiments (VILLIERS DE L'I.-A., Contes cruels, 1883, p. 57).
Au plur.
Les beaux, les bons, les grands sentiments. Les sentiments nobles, généreux et, p. iron., ceux qui sont exprimés avec trop d'emphase pour être authentiques. Par une sorte de pudeur, il lui répugnait, dans son langage, et particulièrement en causant avec Olivier, de faire montre de ce qu'il appelait « les grands sentiments ». Aussitôt exprimés, ceux-ci lui paraissaient moins sincères (GIDE, Faux-monn., 1925, p. 1143). Je ne le haïssais pas. Je le rejetterais sans le briser. Mais je ne pouvais me retenir de m'amuser encore un peu: — Comme vous avez de beaux sentiments, Robert! Comme c'est bien de vouloir attendre ma mort (MAURIAC, Nœud vip., 1932, p. 226). D'où vient que l'on ne peut guère plus faire de bonne littérature avec de bons sentiments, ni mettre en poésie la vertu (PAULHAN, Fleurs Tarbes, 1941, p. 34).
♦ [Empl. dans qq. formules de politesse à la fin d'une lettre] Sentiments dévoués, distingués, respectueux, les meilleurs. J'attends votre réponse avec confiance, monsieur le gouverneur général, et vous prie d'agréer l'expression de mes sentiments très distingués (DE GAULLE, Mém. guerre, 1954, p. 295).
PSYCHOL., PSYCHANAL. Sentiment de culpabilité. Sentiment d'infériorité. V. aussi complexe d'infériorité. Sentiment de supériorité. Sentiment passionnel. ,,Émotivité excessive liée à une représentation prévalente qui dirige l'activité psychique et sociale en lui donnant une forme particulière, expression visible du trouble mental`` (MARCH. 1970). Sentiment de déréalisation. ,,Perte du sentiment de réalité du monde extérieur, qui ne semble plus familier, bien que le malade continue à percevoir ce qui l'entoure et ne présente ni déficit sensoriel, ni troubles instrumentaux ou perceptifs`` (MOOR 1966).
2. En partic., au sing. ou au plur. Inclination vive qu'une personne ressent pour une autre de sexe opposé. Synon. amour. Déclarer son, ses sentiments. — Vous prétendez que vous m'aimez et vous ne m'avez jamais dit que j'avais de jolis bras (...). — C'est trop fort! Tout de moi vous crie mon sentiment, et c'est à ces fadaises que vous donnez de l'intérêt. Non, non, je ne vous dirai rien sur vos bras (MONTHERL., Bestiaires, 1926, p. 465). Quand j'avais vingt ans j'ai connu une femme intelligente et belle. Un jour j'ai su que mon amour ne me défendait plus ni contre son esprit, ni contre sa beauté. Je renonçais à l'espoir de lui faire partager mes sentiments (J. BOUSQUET, Trad. du sil., 1935, p. 52).
B. — Absolument
1. Sensibilité de l'homme, sa disposition à être ému, touché. Être capable de sentiment; prendre qqn par les sentiments; tu ne m'auras pas au sentiment! (fam.). Il faut ta réponse avant midi (...). « Je voyais que déjà la résolution de Clémentine était prise, mais elle crut bon de faire montre d'un peu de sentiment. » — Et toi, toi, — gémit-elle. — T'abandonner ainsi, jamais! (BENOIT, Atlant., 1919, p. 218). Il y a pour toutes les âmes menées par les voies mystiques un danger contre lequel tous les directeurs orthodoxes les prémunissent, celui d'attacher trop d'importance au sentiment, à la vie émotive dans la vie spirituelle (Théol. cath. t. 4, 1 1920, p. 785).
P. iron., fam. Sensiblerie, démonstration affective qui n'a pas lieu d'être. Pas tant de sentiment! Laisse le sentiment de côté, dit-il. Dans l'histoire de Richard, il n'a rien à faire (AYMÉ, Uranus, 1948, p. 79).
Loc. fam.
Faire du sentiment (et sous forme négative ne pas faire de sentiment). Faire intervenir des éléments d'ordre affectif dans une situation où ils ne sont pas de mise. Il ne s'agit pas ici de faire du sentiment. Les affaires sont les affaires (VILLIERS DE L'I.-A., Contes cruels, 1883, p. 66).
Le faire au(x) sentiment(s). Chercher à obtenir quelque chose de quelqu'un en faisant appel à sa sensibilité, l'apitoyer. Je vous connais, et ... c'est mon frère, hein! Je ne peux pas faire ça. Tu le fais aux sentiments, dit Le Roux. Pas du tout! (VAN DER MEERSCH, Invas. 14, 1935, p. 177).
2. Ensemble des états affectifs et, en partic., des états affectifs altruistes visant le bien de l'humanité. C'est le cœur qui gouverne le monde, on a beau dire (...) que les hommes ne valent rien, c'est le sentiment qui fait les vrais miracles de l'histoire (SAND, Corresp., t. 4, 1860, p. 217):
2. ... voir juste, c'est ne croire à rien, ni aux sentiments, ni aux hommes, ni même aux événements: on y fait de faux événements. Là, pour voir juste, il faut peser, chaque matin, la bourse d'un ami, savoir se mettre politiquement au-dessus de tout ce qui arrive; provisoirement, ne rien admirer, ni les œuvres d'art, ni les nobles actions, et donner pour mobile à toute chose l'intérêt personnel.
BALZAC, E. Grandet, 1834, p. 153.
3. Qualité de la sensibilité artistique chez une personne, un artiste. Jouer du violon avec beaucoup de sentiment. La seule élève encore vivante de Chopin déclarait avec raison que la manière de jouer, le « sentiment » du Maître, ne s'était transmis, à travers elle, qu'à Mme de Cambremer (PROUST, Sodome, 1922, p. 814). Tout à l'heure encore dans sa prison, il m'a récité un long passage d'Andromaque et avec un sentiment, une compréhension qui m'ont bouleversé (AYMÉ, Uranus, 1948, p. 164).
IV. — Vx. Bracelet composé d'un assemblage de cheveux tressés. De tous les bijoux, celui qui est le plus en évidence est un bracelet en cheveux qu'on appelle sentiment. La tresse, large de un et demi à deux centimètres, est composée de différentes parties séparées par autant de plaques ciselées ou émaillées (Le Moniteur de la mode, 20 juin 1843, p. 59 ds QUEM. DDL t. 16).
Prononc. et Orth.: []. Att. ds Ac. dep. 1694. Étymol. et Hist. A. 1. Fin XIIe s. sentement « faculté de recevoir des impressions physiques, sensation » (Sermons St Bernard, 77, 10 ds T.-L.); fin XIIIe s. perdre le sentement (des membres) (Miracles St Louis, éd. P. B. Fay, II, 51); 1314 sentiment (Chirurgie Henri de Mondeville, éd. A. Bos, 77, p. 30); 2. 1452 « odeur » (A. GRÉBAN, Mystère de la passion, éd. O. Jodogne, 7909); 1540-50 « sens » (LA GRISE, trad. GUEVARA, I, 37 ds HUG.); 1542-43 « odorat » (pour les êtres humains) (CHANGY, trad. Office, chap. 14, ibid.); 1559 « id. » (pour les animaux) (MARGUERITE DE NAVARRE, L'Heptameron, éd. R. François, LXVIIe nouv., p. 393); 1572 « le goût » (AMYOT, Bannissement et exil, 3 ds HUG.). B. 1. Fin XIIe s. « connaissance, fait de savoir quelque chose » (Sermons St Gregoire sur Ezechiel, 81, 9 ds T.-L.); 2. fin XIVe s. « intelligence, sagacité » (FROISSART, « Dits » et « Débats », Le dit dou bleu chevalier, éd. A. Fourrier, p. 165); 3. 1381 « opinion » (EUSTACHE DESCHAMPS, Le Lay perilleux, éd. Queux de St Hilaire, t. 2, p. 344); 4. fin XIVe s. « science » (ID., Balades, éd. G. Raynaud, t. 7, p. 23); 5. ca 1390 boin sentement « bon sens » (Chansons inédites tirées d'un manuscrit des livres du roy Modus et de la royne Ratio, éd. G. Tilander ds Neuphilol. Mitt., p. 176); 6. déb. XVe s. « idée » (Geste des ducs de Bourgogne, 8543 ds GDF. Compl.); 7. 1616-20 juger au sentiment « fait de connaître, sentir intuitivement » (D'AUBIGNÉ, Hist. universelle, IX, 16 ds HUG.). C. 1. 1279 « émotion, tout phénomène de la vie affective » (LAURENT DU BOIS, Somme le roi, B. N. 22932, f ° 58c ds GDF. Compl.); fin XIIIe s. ceste cancon de sentement « d'amour » (JAKEMES, Le Roman du castelain de Couci et de la dame de Fayel, éd. M. Delbouille, 3856); 2. 1376 « ressentiment » (Les Livres du roy Modus et de la royne Ratio, éd. G. Tilander, t. 2, 257, 60); 3. 1643 « bon vouloir, dévouement » (CORNEILLE, Pompée, V, 1508); 4. 1693 « intérêt pour quelqu'un ou quelque chose » (Mme DE SÉVIGNÉ, Lettres, 3 juin, éd. M. Monmerqué, t. 10, p. 111); 5. av. 1714 « qualité d'un artiste qui exprime dans toutes les nuances les mouvements de l'affectivité, de la sensibilité » (FÉNELON, Jugement sur un poète de son temps ds Œuvres, t. 21, p. 24); 6. 1741 le sentiment (absolu) « partie affective de l'homme » (MARIVAUX, Marianne, éd. J. Janin, 9e part., 405); 7. 1776-77 le sentiment du beau (DIDEROT, Pensées détachées sur la peinture, p. 752); 8. 1798 les grands sentiments (ici iron.) (J.-J. ROUSSEAU, Confessions, IV ds LITTRÉ). D. 1799 « bracelet de cheveux tressés » (Porte-feuille fr. pour l'an VIII, p. 143 ds QUEM. DDL t. 30). Réfection de l'a. fr. sentement, qui a survécu jusqu'au XVIe s.; dér. de sentir; suff. -(e)ment1. Fréq. abs. littér.:24 546. Fréq. rel. littér.: XIXe s.: a) 48 273, b) 22 013; XXe s.: a) 28 074, b) 34 519. Bbg. Europäische Schlüsselwörter. II. 1. München, 1964, pp. 167-172. — GOHIN 1903, p. 300, 339. — LERCH (E.). Passion und « Gefühl ». Archivum Romanicum. 1938, t. 22, p. 321, 349. — SCKOMM. 1933, pp. 36-39, 120-124.

sentiment [sɑ̃timɑ̃] n. m.
ÉTYM. 1314, Mondeville, réfection de sentement (1190-XVe); dér. de sentir.
———
I
1 Vieilli. Le fait ou la possibilité de sentir, d'éprouver, de percevoir ( Sens, sensation, 2., sensibilité).Activité psychique consciente (→ Analogie, cit. 6; faillir, cit. 5). || « Nul sentiment, point d'âme (cit. 6), en elle tout est corps ». || L'instinct (cit. 11) des animaux, sentiment ou mouvement d'une machine… (Bossuet). || Les nerfs (cit. 1 et 6), organes du sentiment.Privé de sentiment, sans sentiment : inanimé, inconscient (→ Assaillir, cit. 3). || Perdre le sentiment, l'usage du sentiment.
1 Ensuite il se baissa, la poussa durement, et reconnaissant qu'elle était sans sentiment et presque sans vie, il la prit par le milieu du corps, l'étendit sur un canapé.
Diderot, Jacques le fataliste, Pl., p. 630.
2 Vx. État (ou modification) psychologique suscité par une stimulation. Perception, sensation (1.; et rem.). || Le sentiment de la lumière (→ Ondulation, cit. 1; rétine, cit. 2).
2 Elle avait dans le wagon, comme dans une voiture de paysan, le sentiment des moindres montées, des moindres descentes.
Giraudoux, Suzanne et le Pacifique, II.
3 Techn. (chasse). L'odorat des chiens de chasse; l'odeur qu'ils perçoivent. Sentir.
3 (Les chiens) flairèrent les pierres, la rocaille du chemin, froide et sans sentiment.
Paul Vialar, Chasse aux hommes, I.
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II Mod.
1 Conscience plus ou moins claire; connaissance relative à un objet complexe et abstrait (pour lequel les données sensorielles seraient insuffisantes) et qui comporte des éléments affectifs et intuitifs (par oppos. à raisonnement). Connaissance (intuitive), impression; pressentiment. || Avoir le sentiment de son isolement (cit. 2), de sa faiblesse et de son abandon (→ Maître, cit. 27).|| « La nuit tombante ramena le sentiment de l'hiver » (→ Branchage, cit. 3).
4 Le sentiment de nos forces les augmente.
Vauvenargues, Réflexions et maximes, LXXV.
Intuition. || Un sentiment naturel et immédiat (cit. 1) de Dieu. || Le sentiment même de l'évidence (→ Erreur, cit. 24). Spécialt. || Le sentiment intérieur, intime. Cœur (II., 4.), conscience. || Le sentiment de l'existence (cit. 4).
5 Souvent, on a le sentiment d'une vérité dont on n'a pas l'opinion, et alors il est possible qu'on dirige sa conduite d'après ce qu'on sent, et non d'après ce qu'on pense.
Joseph Joubert, Pensées, IX, XLVII.
2 Capacité de sentir, d'apprécier un ordre de choses, une valeur morale, esthétique, etc. Instinct (III.), sens. || Le sentiment de la réalité (cit. 10 et 12), du réel, du beau (→ Rapport, cit. 10), de la beauté, de la nature (cit. 67).Le sentiment du droit (→ Indignation, cit. 5), de l'honneur (→ Obliger, cit. 3). || Le sentiment du ridicule (→ Démêler, cit. 4).Le sentiment religieux, national, patriotique (ces expressions sont plutôt comprises au sens III de nos jours).
6 Quoi qu'on en dise, le Français, surtout en province, n'a nullement le sentiment des arts; je me hâte d'ajouter qu'il a celui de la bravoure, de l'esprit et du comique.
Stendhal, Mémoires d'un touriste, t. I, p. 350.
Absolt, vx. Capacité de sentir, d'apprécier intuitivement. || Les choses de sentiment, celles qu'on doit sentir (→ Aptitude, cit. 3). || « Connaître par instinct (cit. 31) et sentiment » (Pascal).
3 Vieilli ou littér. Jugement, opinion qui se fonde sur une appréciation subjective, sur une croyance (et non sur un raisonnement logique). Avis, idée, jugement, opinion, 1. pensée (II., 4.), point (de vue). || Les sentiments de l'Académie sur « Le Cid ». || Exposer, soutenir son sentiment (→ Ésotérique, cit. 2; espace, cit. 4). || Démordre (cit. 3) de son sentiment. || Ils sont tous du même sentiment. Unanime. || Changer de sentiment. || Opposition de sentiments. Dissentiment. || « Le sentiment d'autrui (cit. 11) n'est jamais pour lui plaire ».J'ai le sentiment que… (→ Affliger, cit. 16).À mon sentiment. Avis, gré. || Au sentiment des connaisseurs (cit. 1), de bien des gens (→ Dessous, cit. 19).Au plur., vx. || « Parler à sentiments ouverts » (Molière).
7 Le maréchal (de Gramont) dit au Roi : « Sire, Votre Majesté juge divinement bien de toutes choses : il est vrai que voilà le plus sot et le plus ridicule madrigal… » Le Roi se mit à rire, et lui dit : « (…) je suis ravi que vous m'en ayez parlé si bonnement; c'est moi qui l'ai fait ». — « Ah ! Sire, quelle trahison ! Que Votre Majesté me le rende, je l'ai lu brusquement ». — « Non, Monsieur le Maréchal : les premiers sentiments sont toujours les plus naturels ».
Mme de Sévigné, 59, 1er déc. 1664.
8 (…) chacun lui fit hommage.
Le renard seul regretta son suffrage,
Sans toutefois montrer son sentiment.
La Fontaine, Fables, VI, 6.
Sentiment commun, général (cit. 14). Opinion, sens (1. Sens, II.). || Dans le sentiment populaire (→ Descendre, cit. 23).
9 Le sentiment commun est contre vos maximes.
Molière, les Femmes savantes, IV, 3.
———
III Cour.
1 Tendance affective assez stable et durable, moins violente que l'émotion ou la passion; état qui en résulte. Émotion, passion; affectivité, sensibilité. || Les sentiments opposés aux actions ( Acte, action); aux idées, à la raison ( Raison). || Relatif aux sentiments et aux actes (par oppos. à logique, intellectuel). Moral.Les divers sentiments (→ Impression, cit. 23; plaire, cit. 7), les sentiments du moi (cit. 57). Âme, caractère, cœur (II.), courage (vx), personnalité. || Sentiments fondamentaux. Amour (cit. 12), angoisse, envie (cit. 7), espoir, haine (cit. 5), inquiétude, joie, tristesse; et aussi admiration, adoration, affection, amitié, antipathie, anxiété, attachement, bonté (cit. 4), colère, commisération, confiance (cit. 7), contrariété, convoitise, cordialité, crainte, douleur (morale), gêne, honte, horreur, impatience (cit. 5), jalousie (cit. 24), malaise, mépris, peine, peur, pitié, plaisir, pudeur, satisfaction, sympathie… || Passion et sentiments (→ 1. Calme, cit. 12.1). || Un sentiment indéfinissable (cit. 2), vague. || Un sentiment d'antipathie (cit. 4), d'émulation… || Être fermé, inaccessible, insensible à certains sentiments. || Éprouver, feindre des sentiments (→ Créature, cit. 9; renforcer, cit. 2). || Faire connaître épancher (cit. 8), exprimer (cit. 9), manifester ses sentiments ( Expression; attitude, comportement). || Cacher, contenir, enfermer un sentiment, ses sentiments (→ Durcir, cit. 2; plénitude, cit. 1). || Donner libre cours à ses sentiments. Effusion, élan, expansion, transport; vibrer. || Faire naître ( Inspirer), susciter, exciter, nourrir des sentiments (→ Enflammer, cit. 8). aussi Attendrir, émouvoir. || Rendre moins vifs les sentiments. Attiédir. || Les sentiments que l'on porte à qqn (→ Nature, cit. 12), que l'on a à son égard. Disposition; vouloir (du bien, du mal). || Sentiments qui changent, varient. Inconstance. || Passer par des sentiments variés, opposés. || Sentiments défunts (→ Embaumer, cit. 2), évanouis (cit. 22)…Sentiments tendres, délicats ( Délicatesse), honnêtes (→ Contrefaire, cit. 5), élevés (→ Fier, cit. 16), généreux, nobles (→ Discours, cit. 19; présenter, cit. 11), sublimes (→ Élévation, cit. 11). || Beaux (cit. 85), bons, grands (cit. 72) sentiments.Sentiments froids, pauvres, tièdes. Tiédeur. || Sentiments ardents, forts, vifs. 1. Feu (IV., 3.), passion; et aussi blesser, brûler, brûlure, chaleur, saisissement. || Sentiments instinctifs, innés, naturels (→ Protection, cit. 1). || Sentiments acquis, imposés par l'éducation (→ Amas, cit. 13). || Sentiment intérieur, intime, profond (cit. 16 et 18), sincère. || Sentiments de convention (cit. 13 et 14); tout faits (cit. 270). || Sentiments communs (→ Assemblage, cit. 23), plats. || Étroitesse de sentiments.Sentiments dénaturés, barbares (cit. 23), cruels, mauvais, bas (cit. 32), brutaux (cit. 3)…Sentiments égoïstes ou altruistes (→ Maternel, cit. 3). || Sentiments sociaux et moraux (Ribot, Psychologie des sentiments, II, VIII). || Sentiment esthétique, intellectuel (Ribot, Psychologie des sentiments, II, IX et X). || Sentiment patriotique (cit. 1; Fibre, fig.), religieux.Psychol., psychan. || Sentiment de culpabilité. || Sentiment d'infériorité, de supériorité (→ Gêne, cit. 7). aussi Complexe. || Éléments représentatifs, intellectuels des sentiments. || La logique (cit. 6) des sentiments (œuvre de Ribot).
Psychan. || Sentiments ambivalents. Ambivalence. Psychiatr. || Sentiments euphoriques. Euphorie. || Sentiments dépressifs (tristesse, douleur morale, anesthésie affective, pessimisme, hypocondrie).Sentiments vitaux (peur, colère, douleur, plaisir, désir, etc.) et sentiments complexes (passions, sentiments sociaux).
10 Tous les autres sentiments entrent ensuite dans celui de l'amour, comme des métaux qui s'amalgament avec l'or : l'amitié, l'estime, viennent au secours; les talents du corps et de l'esprit sont encore de nouvelles chaînes.
Voltaire, Dict. philosophique, Amour.
11 Mais un vrai sentiment ne se partage pas, il doit être entier, ou il n'est pas.
Balzac, le Lys dans la vallée, Pl., t. VIII, p. 838.
12 Un sentiment naît, grandit, s'épanouit, se dessèche comme une plante, par une évolution parfois ralentie, parfois rapide, toujours inconsciente.
Paul Bourget, le Disciple, IV, IV.
13 La familiarité tenait lieu, dans toutes relations, de ces sentiments purs qui assurent l'intégrité des êtres et des cités, l'estime, le mépris, l'indignation, l'admiration.
Giraudoux, De pleins pouvoirs à sans pouvoirs, p. 195.
14 Nous savons qu'un sentiment est une manière définie de vivre notre rapport au monde qui nous entoure et qu'il enveloppe une certaine compréhension de cet univers. C'est une tension de l'âme, un choix de soi-même et d'autrui, une façon de dépasser les données brutes de l'expérience, bref un projet tout comme l'acte volontaire.
Sartre, Situations III, p. 262.
Expression des sentiments dans l'art (→ ci-dessous, 7.). || Bons sentiments et littérature (cit. 16 et 17).
15 La haine, la colère, la vengeance, la révolte contre la destinée, la passion, mais terrible et farouche, l'amour aux fureurs implacables, l'ironie sanglante, le désespoir hautain, l'égarement fatal, voilà les sentiments que doit et peut exprimer la tragédie (…)
Th. Gautier, Portraits contemporains, Rachel.
16 Les beaux sentiments sont, les trois quarts du temps, des sentiments « tout faits ». Le véritable artiste, consciencieusement, n'habille jamais que sur mesure.
Gide, Journal, 20 juin 1931.
17 Je n'ai jamais cru qu'on faisait de la bonne littérature avec de mauvais sentiments. Mais je pense que les bons sentiments ne sont jamais donnés d'avance : il faut que chacun les invente à son tour.
Sartre, Situations II, p. 53.
Les sentiments de qqn pour qqn, sentiment amoureux. Amour; aimer. || Ses sentiments pour elle (→ Morsure, cit. 3). || Partager les sentiments de qqn (→ Épouser, cit. 4). || Les sentiments éteints (→ Relique, cit. 10).Au sing. || Le sentiment que qqn inspire (→ Autant, cit. 20).
18 C'était une tendresse élargie au delà des sens, jusqu'au sentiment pur (…)
Zola, Nana, XIII.
19 (…) ce dont je suis sûr, c'est que personne ne pourra vous apporter un sentiment pareil au mien, aussi profond, aussi ancien, resté aussi vivace, en dépit de tout !
Martin du Gard, les Thibault, t. VI, p. 162.
Loc. fam. Au sentiment : par sentiment.
20 Venir me dire ça en pleine poire à moi qui me suis donnée au sentiment, qui l'ai sorti pendant un an, qui l'ai cajolé, qui lui ai choisi ses cravates et toujours mon Petit Paul par-ci, mon petit Paul par-là.
M. Aymé, le Chemin des écoliers, VII.
2 Vx. Zèle, dévouement.
3 Ressentiment. || « Sans aucun sentiment résous-toi de le voir » (Corneille, Horace, V, 3).
4 Fam. et absolt. || Les sentiments : les inclinations altruistes, opposé à l'égoïsme, à l'intérêt (→ ci-dessous, cit. 21, Balzac) ou encore aux démonstrations d'affection, de tendresse (→ ci-dessous, cit. 22, Mauriac).Iron. Ça n'empêche pas les sentiments (se dit pour commenter une action malveillante, brutale…).
21 Dans ce monde égoïste, une foule de gens vous diront que l'on ne fait pas son chemin par les sentiments, que les considérations morales trop respectées retardent leur marche (…)
Balzac, le Lys dans la vallée, Pl., t. VIII, p. 888.
22 J'étais un enfant féroce pour qui prétendait m'aimer. J'avais horreur des sentiments.
F. Mauriac, le Nœud de vipères, I, II.
5 (Dans les formules de politesse). || Sentiments (au plur.), s'emploie dans des formules épistolaires. || Sentiments dévoués, distingués, respectueux. Considération. || Meilleurs sentiments.
23 J'ai reçu un télégramme de l'asile : « Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués ».
Camus, l'Étranger, I, I.
6 Absolt. || Le sentiment : la vie affective (→ Quintessencier, cit. 1; sentir, cit. 17). || Le sentiment opposé à l'action (cit. 10), à la raison, à la réflexion (cit. 11). Fam. Démonstrations sentimentales. || Pas tant de sentiment ! || Faire du sentiment.Au sentiment. || Le faire (cit. 78) au sentiment. || Tu ne m'auras pas au sentiment.
24 (…) si c'est la raison qui fait l'homme, c'est le sentiment qui le conduit.
Rousseau, Julie ou la Nouvelle Héloïse (1761), III, VII.
25 Ce n'est pas la connaissance du réel qui nous fait aimer passionnément le réel. C'est le sentiment qui est la valeur fondamentale et première. La nature, on commence par l'aimer sans la connaître, sans bien la voir, en réalisant dans les choses un amour qui se fonde ailleurs.
G. Bachelard, l'Eau et les Rêves, p. 155.
7 L'expression des sentiments, des phénomènes affectifs, de la sensibilité. Émotion. || Pensée animée par le sentiment (→ Colorer, cit. 12). || Sentiment et poésie. || Ouvrage empreint (cit. 12) d'un sentiment vrai. Émouvant, sensible, vibrant… || Elle a chanté avec beaucoup de sentiment.
26 Ce Chardin avait bien raison de dire à un de ses confrères, peintre de routine : « Est-ce qu'on peint avec des couleurs ? — Avec quoi donc ? — Avec quoi ? Avec le sentiment… »
Diderot, Salon de 1769, Chardin.
27 Le réel est une partie de l'art; le sentiment complète.
Camille Corot, raconté par lui-même…, p. 89.
———
IV (1843). Vx. Bijou formé d'un assemblage de tresses de cheveux, « séparées par des plaques ciselées et émaillées » (le Moniteur de la mode, in D. D. L.).
CONTR. Inconscience, insensibilité, logique, raisonnement; action. — Froideur, indifférence.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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